Introduction

Introduction générale

Pourquoi la pensée critique est-elle importante?

Être capable de raisonner de manière critique et indépendante est une compétence plus que précieuse dans le monde d’aujourd’hui, et l’acquérir est donc vital pour le développement général des enfants comme pour la bonne santé de la société dans son ensemble.

Les jeunes sont particulièrement vulnérables face aux nombreuses distractions et influences qui peuvent entraver leur raisonnement critique et leur développement cognitif. Mais en leur donnant des habitudes mentales saines, on peut les aider à surmonter ces défis et leur fournir les bases durables d’une bonne capacité de raisonnement.

Avec ce guide, nous cherchons à faire comprendre aux parents ce qu’est le raisonnement critique, et comment le cultiver chez leurs enfants. Le raisonnement critique est une compétence non pas périphérique mais centrale pour le développement du langage et des capacités de raisonnement des enfants, pour leurs relations avec leurs parents et avec les autres enfants, et même pour leur estime d’eux-mêmes.

On ne peut pas enseigner le raisonnement critique de la même manière que l’arithmétique ou le vocabulaire, et d’une certaine manière les enfants doivent prendre l’habitude par eux-mêmes de réfléchir de manière indépendante. Mais les parents peuvent faire beaucoup pour favoriser un engagement critique chez leurs enfants, les aider à développer des intérêts et des habitudes à long terme, et les mettre en garde contre les nombreux obstacles à une pensée claire auxquels ils seront confrontés.

 

Ce guide en ligne se divise en trois sections, une par tranche d’âge :

Nous recommandons de commencer par lire l’introduction générale, qui présente une définition du raisonnement critique et les différentes étapes du développement. Les sections par tranche d’âge incluent chacune leur propre introduction, et décrivent les points de repère importants du développement. Enfin, des parties plus détaillées expliquent comment les parents peuvent aider les enfants à progresser dans les différentes dimensions qui constituent le raisonnement critique à un âge donné. Ces parties incluent des études de cas spécifiques – des exemples, des scénarios et des exercices – qui peuvent vous servir dans votre propre rôle de parent.

Les compétences de raisonnement critique ne peuvent pas s’acquérir en une seule fois, et les stratégies d’acquisition vont être différentes selon l’âge de l’enfant et ses besoins individuels. Essayer d’imposer des connaissances à un enfant qui n’a pas encore franchi les étapes fondamentales peut être contre-productif, ce guide tente donc d’aider les parents à accompagner leurs enfants dans la construction de leurs compétences de raisonnement critique pas à pas. Cela commence par du raisonnement plus rudimentaire au quotidien, par l’estime de soi, la stabilité émotionnelle et la curiosité intellectuelle. Chaque étape du développement s’appuie sur les compétences, les connaissances et la confiance acquises à l’étape précédente, et les renforce.

Cette démarche est également une bonne occasion pour les parents de rafraîchir leurs propres compétences en raisonnement critique, et de réfléchir aux habitudes mentales qu’ils ont prises au cours de leur vie. Le raisonnement critique implique souvent de mettre à nu certaines habitudes, certaines questions et certains processus de pensée. Les parents qui ont confiance dans leur propre réflexion seront plus susceptibles de réussir à transmettre ces qualités à leurs enfants ; cela signifie être ouvert à de nouvelles idées, désireux de discuter rationnellement et sans passion, et conscient de la manière dont chacun raisonne, des erreurs que l’on a tendance à faire et des biais auxquels on est enclin.

Pour élaborer ce guide, la Fondation s’est appuyée sur les travaux d’experts, notamment Sébastian Dieguez à l’Université de Fribourg en Suisse, Stéphane Sansone à l’Institut de Technologie de Grenoble en France, et Mickaël Bardonnet, membres de l’Institut de Formation Professionnelle (INFIPP ).

1 – Éveiller une perspective critique

« Devrions-nous arrêter de manger de la viande ? »

Posez cette question d’actualité à un groupe d’enfants. Que se passe-t-il ?

Certains expriment une opinion, tandis que d’autres n’osent pas parler. Et parmi ceux qui s’expriment, beaucoup ne font que répéter des arguments entendus de la part de figures d’autorité telles que leurs parents ou les médias.

Mais un petit nombre se risquera à donner un avis personnel, fruit de leur réflexion personnelle sur la question et sur l’information qu’ils ont reçue.

Qu’est-ce qui fait que certains enfants adoptent cette posture critique tandis que les autres ne le font pas ? Comment faire naître et cultiver ces compétences chez nos enfants ? Répondre à ces questions est le but de ce guide, avec lequel nous voulons intéresser au raisonnement critique et à son développement.

Notre société et notre culture sont marquées par une hyper sollicitation des plus jeunes, à qui il manque les outils nécessaires pour analyser les informations qu’ils reçoivent via une multitude de canaux (internet, télévision, réseaux sociaux, publicité). Dans le futur, ces sources d’information vont continuer de se multiplier et de se fragmenter, défiant de plus en plus les facultés critiques des plus jeunes. Favoriser le développement de ces facultés doit donc devenir une priorité.

Pour créer ce guide, la Fondation Reboot s’est appuyée sur les travaux d’experts, parmi lesquels notamment Sébastien Dieguez de l’Université de Fribourg (Suisse), Stéphane Sansone de Grenoble INP (France) et Mickaël Bardonnet, membres de l’institut de formation continue INFIPP.

2 – Définir le raisonnement critique

Le raisonnement critique est une démarche de remise en question des opinions, valeurs, arguments, théories ou représentations, à travers l’examen de leur qualité intrinsèque (forme logique, argumentation, richesse documentaire), ou de la fiabilité et de la crédibilité de leur source.

Le raisonnement critique ne cherche pas seulement à mettre en lumière des erreurs de raisonnement. Il attire également l’attention sur des arguments faibles, non décisifs, ou délibérément trompeurs, qui exploitent certaines de nos tendances psychologiques et provoquent des erreurs d’interprétation. C’est ce type d’argument qui crée des écarts de logique ou utilise une simple anecdote comme « preuve » d’une vérité générale.

Nos limites cognitives et nos préjugés psychologiques font que nous pouvons tout mal interpréter, à tout moment et dans toutes les situations. Cela s’applique autant aux médias de masse qu’aux conversations personnelles, comme au contenu d’un cours de philosophie ou de science. Même dans un monde dans lequel nous serions tous parfaitement rationels et logiques, où personne ne ferait preuve de mauvaise foi et où l’honnêteté serait généralisée, nous aurions tout de même besoin de développer nos capacités de raisonnement critique pour nous aider à dépasser nos autres limitations.

Notre langue et nos sens ne sont pas parfaits, et peuvent parfois nous laisser avec de fausses impressions. De plus, les concepts que nous utilisons pour réfléchir et parler peuvent changer dans le temps, ou ne pas être partagés par des personnes de culture différente. Inévitablement, nous développons dès notre enfance des postulats et des préjugés qui vont marquer notre expérience. C’est ainsi qu’à cause de concepts ou de postulats de départ différents, un même ensemble de faits pourra conduire à des conclusions ou des opinions différentes.

Par exemple, des groupes différents pourraient accorder des valeurs relatives différentes à la stabilité culturelle et à la richesse matérielle ; de ce fait, le même ensemble de faits et la même théorie économique pourraient conduire à des conclusions différentes sur la manière d’allouer les ressources ou sur les projets publics à mener.

Même des sciences dites « pures » comme les mathématiques sont concernées. Des postulats ou des axiomes fondamentaux peuvent se révéler faux, et les raisonnements longs et compliqués fondés sur eux peuvent donc être à l’origine d’erreurs, quelle que soit la solidité de ces raisonnements en eux-mêmes. Même quand un mathématicien a démontré un théorème, les spécialistes du domaine peuvent prendre plusieurs années à examiner et valider cette démonstration.

Deux autres aspects du raisonnement mathématique doivent être soulignés. Le premier concerne l’applicabilité des concepts utilisés. Un travail mathématique peut ne comporter aucune erreur et pourtant ne conduire nulle part. C’est ce que l’on observe dans la relative stagnation de la physique théorique depuis l’avènement de la relativité générale et de la mécanique quantique , qui s’explique sans doute par une impasse conceptuelle. Deuxièmement, et c’est paradoxal, les règles logiques de déduction en mathématiques ont été critiquées et le sont encore aujourd’hui. De pans entiers de la science et de la technologie ont vu le jour grâce à ce que l’on nomme « les logiques non classiques ».

Ainsi, même en présence de sources d’information fiables, de raisonnements corrects et d’arguments solides, le raisonnement critique est légitime, en réalité indispensable, tout le temps et partout.

3 – Les dimensions du raisonnement critique

Plus que simplement raisonner correctement, le raisonnement critique implique le très bon fonctionnement d’un certain nombre de facultés psychologiques, émotionnelles et sociales différentes.

Par conséquent, l’étude du développement du raisonnement critique fait intervenir toutes les branches de la psychologie, des sciences cognitives et des neurosciences.

La dimension cognitive

Soit la manière dont se structurent les facultés attentionnelles, les représentations mentales et les apprentissages. Le raisonnement critique met en œuvre les facultés de raisonnement, d’argumentation et de compréhension des arguments d’autrui, ainsi que la faculté de perception de soi.

Le raisonnement critique concerne également ce que l’on appelle les « biais cognitifs ». Souvent formés pendant l’enfance, ces biais cognitifs sont des tendances qui nous poussent à l’erreur ; il s’agit par exemple du fait d’utiliser un seul contre-exemple pour rejeter une généralité. Considérons la proposition que « Les labradors sont des chiens gentils ». Quelqu’un pourrait raconter l’histoire d’un labrador agressif et conclure que « Les labradors ne sont pas des chiens gentils ». Ce biais cognitif peut facilement devenir source de conflit, la personne qui considère que les labradors sont gentils pouvant interpréter le contre-exemple comme de la mauvaise foi, ou une tentative d’induire les autres en erreur pour les dominer.

La dimension psychologique

C’est-à-dire les aspects conscients et inconscients de la vie affective et de l’image de soi. Le raisonnement critique n’est possible, dès le plus jeune âge, que si l’on dispose de suffisamment d’estime de soi pour se penser comme sujet digne de raisonner par lui-même. Cela nécessite à la fois de l’amour et l’établissement de certaines limites pendant l’enfance.

L’estime d’eux-mêmes donne aux enfants l’assurance qui leur permet de se fier à leur propre réflexion, plutôt que d’adopter sans réfléchir les attitudes des autres. Cela leur permet également d’avoir de l’influence dans une discussion : leurs critiques et leurs opinions ne peuvent avoir d’impact sans suffisamment d’assurance pour les faire entendre.

La dimension émotionnelle

C’est-à-dire les réactions affectives provoquées par une stimulation issue de notre environnement ou de nos propres actions. Pour être capables de raisonnement critique, nous devons être suffisamment capables de gérer nos propres émotions pour dépasser attirances, distractions et pulsions.

Nos réactions émotionnelles révèlent très vite notre personnalité. Préserver l’équilibre entre les dimensions cognitives et émotionnelles du raisonnement dépend de la stabilité psychologique. Ainsi, une personnalité paranoïaque peut rapidement interpréter une défaillance logique ou argumentative de son interlocuteur comme une tentative de la manipuler plutôt que comme une erreur commise en toute honnêteté. Les enfants ou les adultes ayant une faible estime d’eux-mêmes peuvent se trouver paralysés par leurs émotions, et par conséquent, incapables de faire valoir leurs arguments.Nos émotions, quand elles sont excessives et incontrôlées, peuvent affaiblir nos facultés cognitives et nos capacités de raisonnement critique, abaissant le niveau de qualité du débat et laissant le champ libre aux biais cognitifs. Ces derniers, en particulier s’ils sont pris pour de la malhonnêteté, peuvent à leur tour provoquer des réponses émotionnelles excessives chez l’interlocuteur, transformant alors un débat rationnel en dispute.

La dimension sociale

Elle recouvre les rapports de l’individu aux autres membres de la société, dans un système culturel fait de normes et de règles. Le raisonnement critique nécessite, dès le plus jeune âge, des conventions qui établissent et transmettent la liberté de penser et l’individualité. Dans les cultures et systèmes idéologiques qui affirment les idéaux de la pensée autonome et de l’esprit critique, ce n’est pas avant 10-12 ans, au collège, que les systèmes éducatifs commencent à mettre l’accent sur cet aspect : argumentation en classe de français, démonstration et logique en mathématiques à partir de la classe de quatrième, débats… Mais les choses commencent à changer. Par exemple, l’introduction – trop rare – de débats philosophiques dès la maternelle rencontre un succès certain. Les élèves en raffolent, et sont capables de discussions remarquablement pertinentes.

Si les émotions, la personnalité et l’estime de soi influent beaucoup sur le raisonnement critique, encore plus que nos facultés cognitives de raisonnement et d’argumentation, il demeure une dimension tout aussi décisive : les différentes cultures dans le monde, ou les différentes générations au sein d’une même société, ne partagent pas toutes la même norme sociale du raisonnement critique. L’assertivité, le fait de savoir se mettre en avant dans un groupe social et le fait de penser par soi-même, ne sont pas des valeurs universelles. Un élève n’aura aucune chance de remettre en question la parole d’un professeur si ce dernier est vénéré au plus haut point. Même si cet élève est logique, cultivé, s’estime et sait gérer ses émotions, le raisonnement critique peut ne jamais faire partie de sa panoplie psycho-comportementale sans certaines valeurs culturelles établies

Développer le raisonnement critique chez l’enfant et l’adolescent engage les parents et les éducateurs dans ces quatre directions. C’est ainsi qu’ils vont commencer à instiller chez les enfants la capacité de penser sur leur propre pensée. Cette pratique, appelée « métacognition », est une condition préalable cruciale pour développer les compétences analytiques, centrales dans le raisonnement critique. Il est possible – et important – de développer ces compétences critiques grâce à la métacognition chez les enfants à partir de huit ans ; pour les plus jeunes, il est bien plus important de travailler d’abord sur l’estime de soi.

La métacognition est la capacité à penser ses propres mécanismes de pensée et ses propres processus cognitifs en général.

Si des enfants qui pensent qu’il est mal de manger de la viande reconnaissent qu’ils ont pu adopter cette opinion parce qu’elle est à la mode, plutôt que pour des considérations morales, alors ils pensent sur leur pensée.

Par la métacognition, un enfant accepte qu’une idée n’est pas absolue. Il doit alors trouver le moyen de convaincre les autres. C’est la conscience de la nécessité d’argumenter. De plus, la métacognition l’incite à écouter les arguments des autres et donc à réfléchir avant de les accepter ou de les rejeter. Très vite, les modes de pensée argumentatifs se renforcent et deviennent source de plaisir.

4 – Les stades du développement de l’enfant

Le niveau de développement que les parents peuvent attendre de leurs enfants dépend fortement de leur classe d’âge. Jean Piaget, psychologue novateur, a établi un cadre très utile qui aidera les parents à déterminer comment le mieux encourager le développement du raisonnement critique chez leurs enfants au fur et à mesure qu’ils grandissent.

La théorie de Piaget sur les différents stades du développement cognitif

La théorie de Piaget sur les différents stades du développement cognitif reste une référence de la psychologie de développement. Même si les concepts ont beaucoup évolué depuis que Piaget l’a élaborée, l’organisation du développement en stades reste pertinente car elle est le produit de centaines d’expériences vérifiées universellement.

Le premier stade, le stade sensorimoteur

Ce stade s’étend depuis la naissance jusqu’à environ deux ans. Durant cette période, le contact qu’entretient l’enfant avec le monde qui l’entoure dépend entièrement des mouvements qu’il fait et des sensations qu’il éprouve. Chaque nouvel objet est brassé, lancé, mis dans la bouche pour en comprendre progressivement les caractéristiques par essais et erreurs. C’est au milieu de ce stade, vers la fin de sa première année, que l’enfant saisit la notion de permanence de l’objet, c’est-

Le deuxième stade : la période préopératoire

Ce stade débute vers deux ans et se termine vers six-sept ans. Durant cette période, qui se caractérise entre autres par l’avènement du langage, l’enfant devient capable de penser de manière symbolique, de se représenter les choses à partir de mots ou de symboles. L’enfant saisit aussi les notions de quantité, d’espace ainsi que la distinction entre le passé et le futur. Il demeure malgré tout surtout orienté vers le présent et les situations physiques concrètes, ayant de la difficulté à manipuler des concepts abstraits. Sa pensée reste aussi très égocentrique : il assume souvent que les autres voient les situations de son point de vue à lui.

Le troisième stade, le stade des opérations concrètes

Ce stade s’étend de six-sept ans à 11-12 ans. Ayant accumulé une certaine expérience du monde, l’enfant devient capable d’envisager des événements qui surviennent en dehors de sa propre vie.

  • Entre six et neuf ans, le vocabulaire augmente considérablement, et bien que l’enfant reste très limité en matière de raisonnement, il devient de plus en plus capable d’argumenter, de défendre ou de rejeter une idée à partir de son expérience concrète et des différentes sources qui l’influencent.

  • A partir de neuf ou 10 ans, l’enfant parvient de mieux en mieux à conceptualiser et à créer des raisonnements qui nécessitent cependant encore un rapport direct à son expérience concrète, malgré ses progrès. Un certain degré d’abstraction permet aussi d’aborder des disciplines comme les mathématiques, au-delà de la pure arithmétique, et il devient possible à l’enfant de résoudre des problèmes avec des nombres et des raisonnements, mais toujours au sujet de phénomènes observables. Résoudre des problèmes abstraits en décortiquant plusieurs variables de façon systématique demeure exceptionnel à ce stade.

Enfin, ce que Piaget a appelé le stade des opérations formelles se développe progressivement à partir de 11-12 ans.

Les nouvelles capacités de ce stade, comme celle de faire des raisonnements hypothéticodéductifs (c’est-à-dire d’énoncer des raisonnements sous la forme « si-alors ») et d’établir des relations abstraites, sont généralement maîtrisées autour de l’âge de 1516 ans. À la fin de cette période, l’adolescent peut donc, comme l’adulte, utiliser une logique formelle et abstraite, à la condition d’avoir acquis ce langage logique (les significations formelles de mots tels que « si », « alors », « donc »…) et de les mettre en pratique. Il peut aussi se mettre à réfléchir sur des probabilités et sur des concepts moraux tels que la justice car il devient capable de mieux raisonner en généralisant à partir de situations concrètes.