de 5 à 9 ans
Raisonnement critique et vie sociale

de 5 à 9 ans
Raisonnement critique et vie sociale

8. Raisonnement critique et vie sociale

En résumé:

Le raisonnement critique est une norme sociale positive, mais il doit être soutenu par des connaissances de base et de véritables capacités de raisonnement. Sans elles, le raisonnement critique n’est qu’illusoire. Les parents devraient donc veiller à l’équilibre entre leurs encouragements face aux compétences argumentatives et à l’expression personnelle de leurs enfants et l’importance accordée à la rigueur intellectuelle.

Prendre en compte les normes sociales et les groupes de pairs

Un enfant ne grandit pas dans le vide. Au fur et à mesure de son développement, il fait siennes un grand nombre de normes et de manières de penser qui sont dominantes dans sa famille, son entourage, son école, et la société de manière générale. Les parents devraient donc être conscients des influences positives comme négatives que ces différentes sphères peuvent avoir sur leurs enfants, et devraient savoir ce qu’ils peuvent faire pour exposer leurs enfants à des normes qui favoriseront une pensée saine et indépendante.

Il semble que le droit, voire le devoir, de penser par soi-même et d’exercer son esprit critique soit de plus en plus liés aux notions de dignité et de singularité de la personne. De plus en plus de facteurs tels que l’âge, l’origine, le genre, le niveau de connaissance ou d’autres hiérarchies implicites, qui déterminaient traditionnellement qui « avait le droit » d’être critique semblent perdre de l’importance.

Il arrive ainsi de plus en plus fréquemment que des élèves, avec un aplomb déconcertant, reprennent leurs professeurs sur des questions d’histoire ou d’autres sujets, pourtant factuels. Cela soulève des questions importantes, notamment sur la place de l’enseignant, les objectifs de l’éducation et les relations entre générations.

Notre société encourage le raisonnement critique dès le plus jeune âge. Nous avons insisté sur le fait que bien que la rigueur intellectuelle soit très difficile pour les jeunes enfants, l’important était de développer l’estime et l’affirmation de soi. Mais nous avons aussi vu qu’à partir de huit ans environ, il était nécessaire de commencer à leur enseigner les compétences de raisonnement de base.

Le risque de faire du « droit à l’esprit critique » une norme sociale dès le plus jeune âge est d’abaisser les critères intellectuels. Si on n’accompagne pas les encouragements à penser de manière critique de progrès intellectuels dans d’autres domaines, alors le raisonnement critique n’est plus qu’un semblant de liberté de pensée et d’expression. Cela est aussi vrai pour les enfants que pour les adolescents ou les adultes.

Une population dans son ensemble peut se considérer commme vraiment libre et avoir une haute estime d’elle-même. Cependant, si la rigueur intellectuelle associée à l’argumentation, au débat et au raisonnement ne fait pas partie de la formation intellectuelle et sociale des enfants, cette population sera facilement manipulable. Donner à nos enfants la liberté d’exercer leurs capacités critiques doit s’accompagner de l’exigence de rigueur intellectuelle et de maîtrise de la langue, sans lesquelles le « raisonnement critique » n’offre qu’une illusion de liberté.

Un équilibre à trouver
Pour les parents actuels, il s’agit de trouver le bon équilibre entre le fait de stimuler la pensée critique dès le plus jeune âge, malgré les lacunes en matière de connaissance et de logique, et celui de développer les facultés cognitives et les savoirs de base de l’enfant. Sans ces facultés d’écoute, d’attention, de compréhension, d’expression, d’argumentation et de déduction, le raisonnement critique est une illusion, une vitrine pseudo-démocratique, pouvant conduire à une société rongée par l’ignorance et vulnérable face à la barbarie.

D’un autre côté, il n’est pas question de revenir aux anciennes normes sociales, quand on demandait à l’enfant de seulement se taire et d’apprendre passivement ses leçons. La seule chose que l’on s’assure avec une telle approche est que l’enfant ne deviendra pas un fauteur de trouble.

Ce dont nous avons besoin est d’une approche qui coordonne d’un côté les progrès de la philosophie et de la psychologie, qui considèrent l’enfant comme une personne à part entière, et de l’autre la compréhension de l’immaturité intellectuelle et cognitive de cet enfant.

Ne pas être d’accord de manière civilisée, au final, nous permet d’être d’accord sur l’essentiel.

C’est l’accompagnement par l’adulte, affectueux, bienveillant, mais aussi parfois limitant et guidant, à la fois stimulant intellectuellement et indulgent et patient avec les besoins de l’enfant, qui rend compatible le développement précoce de l’affirmation de soi et du raisonnement critique avec la montée en puissance des aptitudes intellectuelles.

Ces aptitudes intellectuelles sont également indispensables pour une vie sociale saine. Les gens dépouvus de maturité sociale ne peuvent même pas tirer profit de leurs désaccords ; il leur manque la capacité de débattre de sujets dignes d’intérêt critique, ainsi que les compétences sociales et cognitives d’écoute, d’argumentation et de déduction logique. Ne pas être d’accord de manière civilisée, au final, nous permet d’être d’accord sur l’essentiel.

Cas d’espèce

Imaginons cette discussion entre deux enfants de huit ans :

– Hier, j’ai vu une émission à la télé qui prouvait que les extra-terrestres existent. Plein de gens les ont vus, et il y a des traces de soucoupes volantes dans le désert aux Etats-Unis !

– Mais il n’y a pas de preuves. Les indices et les témoignages n’étaient pas très précis. Par exemple, les témoins décrivent les extra-terrestres de manière très différente, certains disent qu’ils sont petits et verts, d’autres qu’ils sont grands avec les yeux qui brillent. Et les traces de soucoupes volantes, ça peut être aussi des tornades qui les forment dans le sable.

– Tu te crois plus intelligent que les scientifiques de l’émission d’hier peut-être ?

L’un affirme avoir vu une émission de TV qui prouve l’existence des extra-terrestres. Il considère comme acquis que tout ce que l’on voit à la télé est vrai. Le second a été éduqué avec une norme qui remet les affirmations en question et exige des preuves. Le premier enfant ne comprend pas le deuxième, car pour lui le fait de l’avoir vu à la télé est une preuve. À partir de là, la discussion ne peut que tourner en rond. Les normes sociales ou familiales différentes sont dans ce cas incompatibles.