de 5 à 9 ans
Le raisonnement quotidien

de 5 à 9 ans
Le raisonnement quotidien

2. Le raisonnement quotidien

En résumé:

Bien que leurs compétences de raisonnement logiques soient peu développées, les jeunes enfants peuvent argumenter et exprimer leur opinion. Les parents devraient les y encourager. Et même si les arguments des enfants tendent à être fondés sur leurs émotions, la pratique peut les aider à bâtir perspective critique et confiance.

Bien que les jeunes enfants ne soient pas capables d’appréhender des concepts logiques, ils utilisent tous les jours des formes de raisonnement dans leur usage du langage, pour résoudre des problèmes ou pour prendre des décisions. C’est à partir de ces facultés que le raisonnement critique peut commencer à se développer dès cet âge.

Comme on le voit, la communication par le langage n’est pas logique. Le langage naturel ne se conforme pas à une structure logique formelle. Il est contextuel, que l’on parle de compréhension ou d’expression. Si quelqu’un dit : « Si j’avais un couteau, je couperais ma viande », la plupart de ses interlocuteurs comprendront que le fait d’avoir un couteau rend possible de couper sa viande. Mais, en logique formelle, cela signifie que si j’avais un couteau alors je serais obligé de couper ma viande. Le langage logique est systématique et obligatoire. Mais l’enfant apprend à parler et à comprendre de manière pragmatique et contextuelle, certainement pas de manière logique.

Certains troubles de la communication proviennent justement d’une rigueur logique trop appuyée, comme dans le cas du syndrome d’Asperger, qui est une variante de l’autisme de haut niveau. Paradoxalement, la communication humaine ne fonctionne que parce que ce n’est pas un système linguistique purement logique. C’est une des raisons qui font que la traduction automatique des langues est une épine dans le pied des spécialistes de l’intelligence artificielle depuis les années 1970.

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Cas pratique 2

La plupart des problèmes de la vie réelle qui se posent à nous dès la petite enfance ne peuvent pas formellement être résolus par la déduction logique.

La décision est fondée sur un mélange complexe de différents éléments :

  • le traitement cognitif de la situation et/ou des arguments
  • l’intervention, consciente ou non, de notre souvenir de situations semblables vécues précédemment, de nos préférences et de notre personnalité au sens large
  • nos émotions

C’est ainsi qu’un enfant réussit à choisir entre deux jouets ou qu’un adulte choisit d’acheter un appartement ou de rester locataire. Les personnes qui ont une tendance cognitive ultra-logique vont manquer de paramètres pouvant nourrir leur raisonnement, et pourront se montrer incapables de décider et donc d’agir. Les travaux des neurosciences, depuis ceux d’Antonio Damasio dès les années 1990, nous ont montré que les processus de décision sont intimement liés aux mécanismes émotionnels, d’un point de vue neurophysiologique comme comportemental.

La logique absolue, en plus de souvant amener à des résultats malheureux dans le monde réel, peut être bloquante dans un univers ultra complexe où la prise de décision requiert de gérer des facteurs multiples. C’est la raison principale pour laquelle l’intelligence artificielle commence seulement à à se montrer efficace, alors que l’informatique date des années 1940. Il a fallu que les informaticiens dépassent leur culture de la logique mathématique hypothético-déductive et qu’ils intègrent les progrès des sciences cognitives et des neurosciences. Aujourd’hui, les algorithmes se comportent plus comme des enfants, prennent des décisions aléatoires, analysent et mémorisent les conséquences pour progresser, puis se corrigent en extrayant les invariants et les variations contextuelles. C’est ce que l’on appelle le « deep learning ».

Les enfants ne peuvent pas trop compter sur la logique, mais ils restent capables d’exprimer leurs opinions en se basant sur leurs expériences, leurs intuitions et leurs émotions.

C’est également ainsi que fonctionnent les enfants entre cinq et neuf ans. Ils peuvent résoudre de nombreux problèmes et faire des choix, sans être capables de démontrer (au sens fort du terme) la justesse de leurs conclusions et de leurs choix.

Entre cinq et neuf ans, de ce fait, un enfant ne peut pas trop compter sur la logique, mais il reste capable d’exprimer ses opinions en se basant sur ses expériences, ses intuitions et ses émotions. Pour cela il lui faut s’exercer, s’estimer et se sentir estimé par les autres pour ressentir le droit, l’envie et l’énergie d’exercer son raisonnement critique : en d’autres termes, d’exister en tant que sujet pensant et agissant dont les facultés sont reconnues par les autres.

À cet âge, l’enfant est capable d’argumenter à partir des phénomènes qu’il a expérimentés et des connaissances accumulées à l’école, en famille, en lisant, en regardant la télévision, en allant sur internet ou en parlant avec ses camarades. Il argumente aussi « avec son cœur ». Il assume que ses émotions sont des arguments en eux-mêmes.

Par exemple, un enfant peut considérer qu’il ne faut plus manger de viande parce que les animaux innocents ne doivent pas mourir. Son empathie est son principal argument et la force de son insistance sera souvent proportionnelle à celle de ses émotions.

Cas d’espèce

Montrons à un enfant de cet âge le dessin d’un flacon rectangulaire incliné d’un côté et demandons lui : « Si je remplis ce flacon à peu près à moitié, peux-tu me dessiner la ligne de l’eau dans le flacon ? »
Que se passe-t-il ? La plupart des enfants dessinent une perpendiculaire à l’axe longitudinal du flacon. Or, comme ce dernier n’est pas disposé verticalement mais est incliné, la ligne dessinée n’est pas horizontale par rapport au sol telle qu’elle devrait l’être.
L’enfant se trompe car son esprit est fixé au référentiel du flacon, comme les astronomes furent englués pendant des millénaires dans le référentiel de la terre puis dans celui du soleil, avant de comprendre que l’univers n’avait pas de référentiel absolu.

Même si on explique son erreur à l’enfant et qu’il dit avoir compris, il la refera pourtant peu de temps après. Son système cognitif n’est pas assez mature pour intégrer la logique de référentiel et de relativité. Cet exemple montre en quoi le raisonnement logique n’est pas naturel, et demande la faculté acquise de prendre du recul et de s’extraire de la situation donnée.